Comprendre la Grande Guerre — 12

Après la guerre : le retour des survivants et la reconstruction des existences

Revenir de la Grande Guerre, vivre avec ses conséquences et retrouver une place dans la société

Article rédigé par Guillaume BERTIN
Chercheur indépendant et responsable scientifique du Mémorial 14-18

Le 11 novembre 1918 occupe une place centrale dans la mémoire de la Première Guerre mondiale parce qu'il marque la cessation des hostilités entre les puissances alliées et l'Allemagne sur le front occidental. Pourtant, considérer cette date comme la fin immédiate de la guerre pour les sociétés européennes conduit à une simplification majeure. Pour les millions de Français mobilisés depuis 1914, la cessation des combats ne signifie ni le retour immédiat au foyer, ni la disparition des contraintes militaires, ni la fin des conséquences physiques et psychiques du conflit. La France doit encore organiser la démobilisation d'une armée immense, rapatrier les prisonniers, prendre en charge les blessés, reconnaître les invalidités, verser des pensions, réinsérer les mutilés dans le monde du travail et répondre aux revendications d'une population combattante qui constitue désormais une composante majeure de la société française. La guerre a également laissé derrière elle des familles profondément transformées par les années d'absence, les décès, les blessures et les changements économiques provoqués par la mobilisation. Les Archives nationales évaluent à environ 1,393 million le nombre de militaires français tués ou disparus au feu et à près de 3,595 millions le nombre des blessés ; elles recensent également environ 56 000 amputés, 600 000 veuves et 986 000 orphelins. Ces chiffres donnent la mesure de la population directement concernée par la sortie de guerre.

La notion de « survivant » doit cependant être maniée avec précision. Elle ne désigne pas une catégorie humaine homogène. Entre l'homme qui revient sans blessure apparente après plusieurs années au front, celui qui a passé plusieurs années en captivité, celui qui a perdu un membre, celui dont le visage a été défiguré, celui qui souffre d'une maladie contractée pendant le conflit et celui qui présente des troubles psychiques, les expériences sont profondément différentes. Même parmi les hommes considérés administrativement comme valides, les trajectoires divergent. Certains reprennent leur métier et leur vie familiale relativement rapidement ; d'autres rencontrent des difficultés professionnelles, conjugales ou psychologiques qui peuvent durer des années. L'histoire de l'après-guerre ne peut donc pas être réduite à celle des « gueules cassées », aussi emblématiques soient-elles. Elle doit englober l'ensemble des transformations physiques, psychiques, familiales, professionnelles, juridiques et sociales engendrées par la guerre.

Cette histoire est aujourd'hui mieux connue grâce à un renouvellement historiographique important. Bruno Cabanes a montré que la période 1918-1920 devait être étudiée comme une véritable sortie de guerre, avec ses propres temporalités et ses propres tensions. Son ouvrage La Victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français, 1918-1920, publié au Seuil en 2004, compte 549 pages et repose sur une importante bibliographie et un travail approfondi sur les expériences des combattants au moment du retour à la vie civile. Sophie Delaporte a, de son côté, consacré une étude de référence aux blessés de la face, en suivant leur parcours depuis la blessure jusqu'à la chirurgie, aux prothèses et à la réinsertion familiale et sociale. Enfin, Hervé Guillemain et Stéphane Tison ont renouvelé l'histoire des traumatismes psychiques de guerre en exploitant notamment des dossiers d'établissements psychiatriques et en reconstituant les parcours de soldats confrontés à des troubles que la médecine de l'époque peinait à définir.

La sortie de guerre constitue donc moins un retour à la normale qu'un immense travail de réadaptation et de reconstruction. Il faut reconstruire des corps, mais également des familles, des carrières professionnelles, des droits sociaux et des identités. La société française doit apprendre à vivre avec une génération d'hommes dont une partie porte désormais de manière indélébile dans son corps les conséquences visibles ou invisibles de la guerre.

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Le 11 Novembre 1918 : La Fin Des Combats, Mais Pas Encore La Fin De La Guerre

L'armistice du 11 novembre 1918 ne provoque pas la dissolution immédiate de l'armée française. Les soldats restent sous les drapeaux et certaines forces continuent d'être nécessaires pour assurer l'application de l'armistice, participer à l'occupation des territoires allemands et maintenir la présence française dans une Europe profondément déstabilisée. La France doit également conserver une capacité militaire suffisante alors que les négociations de paix ne sont pas achevées et que la situation politique de l'Europe centrale et orientale reste incertaine. La sortie de guerre est donc nécessairement progressive. Le ministère des Armées souligne que la France doit organiser le retour d'environ quatre millions d'hommes et que la démobilisation se poursuit durant toute l'année 1919.

Cette situation crée immédiatement un décalage entre la perception de la victoire et la réalité vécue par les combattants. Dans les villes et les villages, les populations célèbrent l'armistice et commencent à imaginer le retour à la paix. Dans les casernes et les unités, les soldats restent cependant mobilisés. La victoire ne signifie donc pas automatiquement le retour à la maison. Pour un homme mobilisé depuis 1914, l'attente peut être particulièrement difficile à supporter. Il a vécu plusieurs années dans un univers militaire dominé par la discipline, les permissions limitées et l'éloignement familial. Il sait que les combats sont terminés, mais il ne sait pas toujours quand il pourra retrouver les siens.

La démobilisation devient par conséquent une opération administrative et logistique gigantesque. Il faut déterminer quels hommes peuvent partir, dans quel ordre, organiser les transports, procéder aux formalités militaires et financières, assurer le retour des unités et maintenir parallèlement les effectifs nécessaires aux missions encore confiées à l'armée. L'administration doit donc transformer une armée de guerre en une population de civils en quelques mois.

Ce processus contribue à faire de 1919 une véritable année de transition. La paix juridique se construit progressivement, tandis que la société reste encore largement organisée autour des conséquences de la guerre. Les prisonniers ne sont pas tous immédiatement rentrés, les blessés poursuivent leurs soins, les familles attendent encore certains hommes et l'administration commence à mettre en place les dispositifs destinés aux invalides.

La sortie de guerre n'est donc pas une simple date : c'est un processus.

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La Démobilisation : Quitter L'Armée Après Quatre Années

La démobilisation constitue l'un des phénomènes sociaux les plus importants de l'après-guerre français. Pendant plus de quatre années, la mobilisation a organisé une partie considérable de la société. Des millions d'hommes ont quitté leur profession, leur exploitation agricole ou leur activité commerciale pour rejoindre l'armée. Leur retour signifie donc également le retour d'une immense force de travail dans une économie qui a elle-même profondément changé.

Le problème est d'autant plus complexe que la population masculine mobilisée n'est pas constituée uniquement de jeunes hommes. Les classes d'âge successives ont été appelées au cours du conflit et la mobilisation a progressivement concerné des générations très différentes. Les Archives nationales indiquent que la mobilisation a touché plus de 20 % de la population française et environ 41 % des hommes ; 33 classes, de 1887 à 1919, ont été mobilisées. La démobilisation doit donc gérer une population extrêmement diverse par l'âge, l'origine sociale, la profession, l'expérience militaire et l'état physique.

Les premiers démobilisés sont les hommes les plus âgés. Les classes sont progressivement libérées, mais les besoins militaires retardent le retour des plus jeunes. Cette différence crée parfois un sentiment d'injustice. Deux hommes ayant combattu pendant plusieurs années peuvent rentrer à des moments différents en fonction de leur classe, de leur affectation ou de la situation militaire. La victoire n'efface donc pas les logiques administratives qui ont organisé la mobilisation.

Bruno Cabanes a montré combien cette période était révélatrice des transformations de la relation entre l'État et les combattants. L'ancien soldat ne quitte pas simplement l'armée ; il quitte une institution qui a encadré son existence pendant plusieurs années. Il doit retrouver une autonomie individuelle et une place dans une société qui a elle-même été profondément transformée.

Le retour au statut civil constitue ainsi une véritable rupture biographique. L'homme qui rentre doit de nouveau être un père, un mari, un fils, un agriculteur, un ouvrier, un artisan ou un employé. Mais il revient avec une expérience qui peut être très éloignée de celle des civils qui l'entourent.

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Les Prisonniers De Guerre : Un Retour Différé

Pour les prisonniers de guerre, la sortie du conflit obéit à une temporalité différente. Au moment de l'armistice, des centaines de milliers de soldats français se trouvent encore détenus en Allemagne et dans les territoires contrôlés par les Empires centraux. Leur guerre ne se termine donc pas exactement au même moment que celle des combattants restés dans les tranchées.

La captivité a produit une expérience spécifique. Le prisonnier a connu l'éloignement du front mais aussi celui de sa famille. Il a pu être soumis à des conditions matérielles difficiles, à la faim, au froid, au travail forcé ou à la maladie. Les expériences sont cependant extrêmement diverses selon les camps, les périodes et les situations individuelles. Il serait donc réducteur de présenter la captivité comme une expérience identique pour tous.

Le retour lui-même constitue une étape particulière. L'ancien prisonnier retrouve une société qui a continué à fonctionner sans lui et une famille qui l'a attendu pendant plusieurs années. Il doit parfois faire face à une dégradation physique liée aux conditions de détention. Dans d'autres cas, il revient dans un état relativement satisfaisant mais doit néanmoins réapprendre les codes de la vie civile.

Cette expérience rappelle une réalité fondamentale : la fin de la guerre n'a pas été simultanée pour tous ceux qui l'avaient vécue.

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Survivre À Une Guerre Industrielle

L'une des caractéristiques fondamentales de la Grande Guerre est la puissance destructrice des armes utilisées à grande échelle. L'artillerie lourde, les mitrailleuses, les explosifs, les gaz et les combats prolongés provoquent des blessures d'une gravité et d'une diversité inédites.

Le bilan humain français donne une idée de l'ampleur du phénomène : les Archives nationales recensent environ 3,595 millions de blessés, tandis qu'environ 56 000 hommes ont subi une amputation. Derrière ces chiffres se cachent des réalités très différentes. Certains blessés guérissent après quelques semaines ou quelques mois ; d'autres conservent une infirmité permanente.

La médecine militaire doit donc faire face à une contradiction fondamentale. D'un côté, elle cherche à sauver le plus grand nombre possible de vies. De l'autre, ses progrès permettent à des hommes qui auraient autrefois succombé à leurs blessures de survivre avec des séquelles lourdes.

L'amélioration des évacuations sanitaires, de la chirurgie, de l'asepsie, de l'anesthésie, des techniques de transfusion et de la prise en charge hospitalière transforme progressivement le pronostic de certaines blessures. La chaîne médicale devient plus organisée et les blessés sont transportés vers des structures adaptées à la gravité de leur état.

Mais sauver un homme n'est que la première étape.

Il faut ensuite décider comment il pourra vivre.

C'est ici que la Grande Guerre fait entrer la médecine dans une nouvelle problématique : la réparation du corps et la réadaptation de l'individu.

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Les Mutilés : Quand La Blessure Devient Une Nouvelle Condition De Vie

L'amputation est probablement l'une des formes les plus radicales de transformation corporelle provoquées par la guerre. Perdre une jambe ou un bras signifie modifier durablement la mobilité, l'autonomie et parfois la capacité professionnelle.

La question de la prothèse devient donc essentielle. L'appareillage doit permettre de retrouver des gestes et des déplacements qui étaient auparavant naturels. Mais l'installation d'une prothèse n'est pas une opération instantanée : elle suppose des réglages, un apprentissage et une rééducation.

La rééducation doit également tenir compte de la profession exercée avant la guerre. Une prothèse permettant à un homme de marcher ne résout pas nécessairement le problème d'un agriculteur qui doit travailler dans des conditions physiques difficiles ou d'un ouvrier dont le métier nécessite l'usage des deux mains.

La question du handicap devient donc immédiatement une question professionnelle.

L'État et les institutions spécialisées cherchent progressivement à développer la rééducation professionnelle. Il s'agit de permettre aux mutilés de retrouver une activité compatible avec leur nouvel état physique. Cette orientation traduit un changement important : le mutilé n'est plus seulement considéré comme une personne à assister ; il est également considéré comme un individu que l'on peut chercher à rendre autonome.

La différence entre assistance et réadaptation est essentielle pour comprendre l'évolution des politiques sociales après 1914-1918.

De la prise en charge des mutilés à l'organisation de la solidarité nationale

La question des mutilés de guerre apparaît avant même la fin du conflit comme un problème majeur pour les pouvoirs publics. Dès lors que les progrès de la médecine permettent de sauver un nombre important de soldats grièvement blessés, l'État doit envisager les conséquences durables de ces blessures. Il ne suffit plus de soigner l'homme dans l'urgence, puis de le renvoyer dans sa famille : il faut organiser son appareillage, sa rééducation, sa formation professionnelle et, lorsque cela est possible, son retour à une activité. La prise en charge des blessés devient ainsi progressivement une politique publique à part entière. Cette évolution est particulièrement révélatrice de la transformation du rôle de l'État pendant la Grande Guerre : face à l'ampleur exceptionnelle des conséquences humaines du conflit, les mécanismes traditionnels de l'assistance ne peuvent plus suffire.

Cette prise de conscience conduit à la création, le 2 mars 1916, de l'Office national des mutilés et réformés. La création de cet organisme, alors même que la guerre est encore en cours, montre que les autorités anticipent déjà l'ampleur de la population qui devra être prise en charge après le conflit. L'objectif n'est pas uniquement d'apporter une aide matérielle aux hommes devenus invalides. Il s'agit également d'organiser leur réadaptation et leur rééducation professionnelle afin de leur permettre, dans la mesure du possible, de retrouver une autonomie et une activité compatibles avec leur nouvel état physique. La mutilation cesse ainsi progressivement d'être envisagée uniquement sous l'angle médical : elle devient également une question sociale, économique et professionnelle. Les Archives nationales rattachent directement la création de cet organisme à l'ampleur des pertes et des invalidités provoquées par la Première Guerre mondiale.

Cette politique s'étend rapidement aux familles touchées par la guerre. En 1917 est créé l'Office national des pupilles de la Nation, destiné à organiser la protection des enfants dont le père a été tué ou rendu invalide par le conflit. Cette création intervient elle aussi avant l'armistice : la société française comprend donc déjà que les conséquences de la guerre se prolongeront bien au-delà du champ de bataille et concerneront plusieurs générations. Le soldat blessé n'est plus le seul objet de l'intervention publique ; les veuves, les orphelins et les familles deviennent à leur tour des catégories de victimes auxquelles la Nation entend apporter une protection spécifique.

La succession de ces créations institutionnelles est révélatrice d'une évolution fondamentale. La guerre conduit progressivement à établir une distinction entre l'assistance ordinaire, destinée aux personnes en situation de besoin, et une politique spécifique de reconnaissance et de réparation envers ceux dont la situation résulte du service militaire et du sacrifice consenti au nom de la collectivité. Cette distinction constituera l'un des fondements du système français des pensions militaires d'invalidité et, plus largement, de la politique menée pendant tout le XXe siècle en faveur des anciens combattants et des victimes de guerre.

La Grande Guerre est ainsi à l'origine d'une véritable construction administrative de la reconnaissance. Les organismes créés pendant le conflit ne disparaissent pas avec l'armistice : ils constituent les premières étapes d'une histoire institutionnelle qui conduira progressivement à la création d'un système durable de protection des anciens combattants, des invalides et des victimes de guerre.

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L'Office Des Mutilés Et La Construction D'Une Politique De Réadaptation

La France n'attend pas 1918 pour prendre conscience de l'ampleur du problème. Dès le conflit, les pouvoirs publics mettent en place des dispositifs destinés à prendre en charge les blessés et mutilés.

Les Archives nationales rappellent notamment la création, le 2 mars 1916, de l'Office des mutilés et réformés, alors que la guerre est encore en cours. Cette création montre que la question des survivants invalides devient suffisamment importante pour nécessiter une organisation spécifique avant même la fin du conflit.

La logique qui se développe pendant la guerre se poursuit après 1918 : il faut identifier les blessés, les soigner, les appareiller, évaluer leurs capacités et leur permettre, lorsque cela est possible, de retrouver une activité.

La réadaptation constitue alors une véritable politique publique.

Elle suppose des médecins, des chirurgiens, des spécialistes de l'appareillage, des formateurs et des administrations capables de suivre les individus sur plusieurs étapes. La blessure n'est plus considérée uniquement au moment où elle se produit. Elle devient un problème qui doit être traité sur la durée.

Cette évolution est particulièrement importante dans l'histoire du handicap. La Grande Guerre ne crée évidemment pas le handicap, qui existe dans toutes les sociétés, mais elle oblige l'État français à affronter à une échelle sans précédent la question de la réinsertion d'une population importante de personnes devenues invalides à la suite du service militaire.

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Les « Gueules Cassées » : Une Blessure Qui Modifie Le Visage

Qu’est-ce qu’une « gueule cassée » ?

L’expression désigne les soldats ayant subi de graves blessures de la face pendant la Première Guerre mondiale. Ces blessures peuvent atteindre les os, les yeux, la bouche ou les voies respiratoires et laisser des séquelles visibles ou fonctionnelles durables.

Parmi les survivants de la Grande Guerre, les blessés de la face occupent une place particulière.

Une blessure au visage ne constitue pas seulement une atteinte anatomique. Elle peut compromettre la mastication, la parole, la respiration ou la vision. Mais elle modifie également l'apparence par laquelle l'individu est reconnu par les autres.

Sophie Delaporte a consacré à cette question une étude fondamentale, Les Gueules cassées. Les blessés de la face de la Grande Guerre, publiée en 1996. L'ouvrage suit les blessés depuis le champ de bataille et les premières évacuations jusqu'aux soins chirurgicaux, à la reconstruction du visage et à la réinsertion familiale et sociale. La BnF identifie explicitement comme thèmes de l'ouvrage les soins médicaux, la chirurgie de la face, la réadaptation et l'Union des blessés de la face et de la tête.

La chirurgie maxillo-faciale connaît alors un développement spectaculaire. Les médecins doivent reconstruire des structures détruites par les éclats d'obus et les projectiles. Parmi les praticiens les plus connus figure Hippolyte Morestin, qui travaille notamment au Val-de-Grâce et à l'hôpital Rothschild et perfectionne différentes techniques de reconstruction. Les sources historiques consacrées à son parcours soulignent l'importance de ses travaux sur les transplantations cartilagineuses et les reconstructions progressives du visage.

Mais il serait trompeur de présenter cette chirurgie comme une simple naissance de la « chirurgie esthétique ». Son objectif premier est fonctionnel et reconstructeur : permettre au patient de manger, parler, respirer et retrouver une apparence aussi compatible que possible avec une vie sociale.

La reconstruction peut nécessiter plusieurs opérations. Les résultats sont variables. Les cicatrices, les asymétries et les limitations fonctionnelles peuvent rester importantes.

La blessure du visage révèle ainsi une dimension particulière du handicap : le corps mutilé est également un corps exposé au regard des autres.

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Le Visage Et Le Regard Des Autres

Un homme amputé peut parfois dissimuler une partie de son handicap sous ses vêtements. Une blessure du visage, au contraire, peut être immédiatement visible.

Le regard social devient donc une composante de l'expérience du blessé.

Les « gueules cassées » peuvent susciter la compassion, mais également la gêne, la curiosité ou l'évitement. Leur présence rappelle directement la violence de la guerre à une population qui cherche pourtant à retrouver une vie normale.

Cette contradiction est importante. La société célèbre la victoire, mais les corps mutilés rappellent ce qu'elle a coûté.

La réadaptation sociale ne consiste donc pas seulement à rendre une fonction au corps. Elle consiste aussi à permettre au blessé de retrouver une place dans les relations ordinaires.

C'est précisément pourquoi les associations de blessés jouent un rôle majeur. Elles permettent aux mutilés de se retrouver entre eux, de défendre leurs intérêts et de transformer une expérience individuelle en cause collective.

L'Union des blessés de la face et de la tête devient ainsi une institution importante du monde des « gueules cassées ». Le fait que Sophie Delaporte consacre une partie de son étude à cette organisation montre que l'histoire de ces blessés ne peut être réduite à celle de la chirurgie : elle est aussi une histoire associative, sociale et politique.

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Les Blessures Invisibles : Maladies, Traumatismes Et Séquelles

La figure du mutilé peut donner l'impression que la blessure de guerre doit nécessairement être visible pour être reconnue.

Or une partie importante des conséquences de la guerre ne se lit pas immédiatement sur le corps.

Des soldats souffrent de maladies respiratoires, de séquelles neurologiques, de troubles sensoriels ou de conséquences tardives de blessures. Les gaz de combat constituent également une nouvelle source de pathologies et de séquelles.

La difficulté devient alors administrative : comment prouver qu'une maladie ou une incapacité est liée au service ?

Cette question est essentielle parce que la reconnaissance de l'origine militaire de l'infirmité conditionne l'accès aux dispositifs de réparation.

Le corps du survivant devient ainsi un objet d'expertise.

L'État doit déterminer le degré d'invalidité et son imputabilité. Le médecin devient donc également un acteur de l'administration des droits.

Cette évolution apparaît clairement dans les barèmes d'invalidité.

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Mesurer Le Handicap : Le Corps Entre Dans Le Droit

La loi du 31 mars 1919 constitue une étape fondamentale dans la construction du système français de pensions militaires d'invalidité.

Mais l'existence d'un droit à pension suppose de pouvoir déterminer l'importance de l'infirmité.

C'est pourquoi le barème médical prend une importance considérable.

Le Code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre conserve aujourd'hui la mémoire historique de ces instruments. Il rappelle que le barème de 1915 avait été élaboré par une commission médicale de l'administration centrale du ministère de la Guerre et que le barème de 1919, issu du décret du 29 mai 1919, fut établi par une commission de médecins légistes en fonction des connaissances médico-légales de l'époque. Les pourcentages retenus correspondent à l'évaluation du dommage corporel objectif.

Cette histoire est importante parce qu'elle montre que l'invalidité n'est pas une donnée uniquement biologique.

Elle devient une catégorie administrative.

Un homme peut être blessé, mais il faut encore déterminer juridiquement le degré de son invalidité. Il faut également établir le lien entre cette infirmité et le service.

La reconnaissance du handicap passe donc par une procédure d'expertise.

Cette procédure peut devenir source de tensions : le blessé estime parfois que l'administration sous-évalue ses séquelles ; l'administration doit de son côté appliquer des règles et des catégories médicales.

La guerre contribue ainsi à renforcer une relation nouvelle entre médecine, administration et droit.

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La Loi Du 31 Mars 1919 : La Réparation Comme Dette De La Nation

La loi du 31 mars 1919 est fondamentale parce qu'elle inscrit la réparation des conséquences de la guerre dans un cadre juridique spécifique.

L'idée n'est pas seulement de venir en aide à des hommes devenus pauvres ou incapables de travailler. Il s'agit de reconnaître que leur infirmité résulte de leur participation au service de la Nation.

Cette distinction possède une forte portée symbolique.

Le soldat blessé n'est pas un bénéficiaire ordinaire de l'assistance publique : il est un militaire auquel la collectivité reconnaît un droit à réparation.

La création du ministère des Pensions en janvier 1920 participe ensuite à l'organisation administrative de cette politique. Les Archives nationales soulignent le lien direct entre l'ampleur des pertes et l'adoption de la loi de 1919, puis la création de ce ministère chargé de sa mise en œuvre.

Le système ne s'arrête cependant pas à 1919.

La loi du 14 avril 1924 confirme la place de la législation spéciale sur les pensions militaires d'invalidité pour les infirmités contractées ou aggravées du fait ou à l'occasion du service. Son article 47 étend également certaines dispositions de la loi de 1919 aux infirmités attribuables à un service accompli en opérations de guerre.

La réparation devient donc une construction juridique durable.

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La Question Psychique : Quand La Guerre Brise Sans Laisser De Cicatrice Évidente

L'une des dimensions les plus complexes de l'histoire des survivants concerne les troubles psychiques.

Des soldats présentent pendant ou après les combats des symptômes extrêmement variés : tremblements, paralysies, mutisme, troubles du sommeil, crises, comportements désorganisés, hallucinations ou états dépressifs.

Ces manifestations posent un problème majeur aux médecins militaires.

Comment expliquer qu'un homme puisse être incapable de parler ou de marcher alors qu'aucune lésion anatomique suffisamment évidente n'est identifiée ?

La médecine de l'époque dispose de catégories différentes de celles que nous utilisons aujourd'hui. Il serait donc historiquement incorrect de projeter directement le diagnostic contemporain d'état de stress post-traumatique sur les soldats de 1914-1918.

Les médecins parlent notamment de « névroses de guerre », d'hystérie, de neurasthénie ou d'autres catégories selon les cas et les écoles médicales.

La guerre constitue ainsi une épreuve majeure pour la psychiatrie et la neurologie.

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Malades Ou Simulateurs ?

La question médicale devient rapidement une question disciplinaire.

Un soldat qui ne peut plus combattre peut être considéré comme malade. Mais lorsque les symptômes sont difficiles à objectiver, certains médecins ou autorités militaires peuvent soupçonner une simulation.

Cette suspicion n'est pas secondaire.

Dans une armée en guerre, reconnaître une incapacité signifie retirer un homme du combat. Si cette incapacité est considérée comme volontaire, la logique devient disciplinaire et non médicale.

Les soldats souffrant de troubles psychiques peuvent ainsi se retrouver à la frontière entre deux institutions : l'armée et l'asile.

Les travaux de Hervé Guillemain et Stéphane Tison montrent précisément cette difficulté. Leur étude, fondée sur des documents provenant notamment des archives d'établissements psychiatriques, suit des hommes depuis le front jusqu'aux institutions de soin et met en évidence les difficultés rencontrées par les familles et les médecins pour faire reconnaître l'origine guerrière de certains troubles.

L'un des apports majeurs de cette historiographie est de restituer la parole et les trajectoires individuelles plutôt que de réduire les troubles psychiques à une catégorie abstraite.

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La Guerre Et La Famille : Retrouver Des Proches Qui Ont Changé

Le retour du soldat ne signifie pas que la famille retrouve exactement la situation de 1914.

Pendant quatre années, les familles ont vécu sans leurs hommes. Les femmes ont assumé des responsabilités nouvelles ; les enfants ont grandi ; les équilibres économiques se sont transformés.

Lorsque le soldat revient, il doit reprendre une place qui a continué d'exister en son absence.

Cette réintégration peut être simple dans certains foyers, mais difficile dans d'autres.

La situation est particulièrement complexe lorsqu'il revient avec une invalidité.

Une amputation, une cécité ou une défiguration peuvent modifier la relation conjugale et l'organisation matérielle du ménage. Le problème est encore plus important lorsque l'invalidité empêche le retour au métier exercé avant la guerre.

La famille devient alors un espace de prise en charge.

Les travaux consacrés aux blessés de la face montrent notamment que la réinsertion familiale constitue une étape majeure du parcours du mutilé. La blessure n'est pas seulement un événement médical : elle transforme les relations sociales et l'image que l'individu a de lui-même.

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Le Travail : Retrouver Une Place Dans L'Économie

Le retour au travail constitue une étape essentielle de la réintégration sociale.

Pour les hommes qui ne sont pas gravement invalides, le problème consiste à retrouver un emploi après plusieurs années d'absence. Certains métiers ont changé ; certaines entreprises ont disparu ou se sont transformées ; les anciens combattants doivent retrouver leur place dans une économie passée sous régime de guerre.

Pour les invalides, la situation est plus complexe.

L'homme ne peut parfois plus exercer son ancien métier. La rééducation professionnelle doit donc lui permettre d'acquérir de nouvelles compétences.

Cette politique possède une dimension économique évidente mais également une dimension morale. Le travail est considéré comme l'un des moyens permettant à l'ancien combattant de retrouver son autonomie et sa dignité.

La réadaptation devient donc une manière de transformer une incapacité en capacité résiduelle exploitable.

Mais il ne faut pas idéaliser le système. Toutes les reconversions ne réussissent pas. Tous les employeurs n'accueillent pas les mutilés dans les mêmes conditions. Tous les handicaps ne peuvent pas être compensés par une formation professionnelle.

La politique de réinsertion constitue donc une ambition réelle, mais ses résultats restent profondément variables selon les individus.

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Les Veuves Et Les Orphelins : La Sortie De Guerre Des Familles

L'histoire des survivants doit également être élargie aux familles.

Les Archives nationales évaluent à environ 600 000 le nombre de veuves et à 986 000 celui des orphelins laissés par la guerre.

Ces familles constituent une autre catégorie de victimes de la guerre.

La veuve doit souvent assurer seule l'éducation des enfants et la survie économique du foyer. Les dispositifs de pension deviennent donc une question essentielle.

La réparation ne concerne ainsi pas uniquement l'homme revenu blessé. Elle englobe progressivement les ayants droit des militaires morts ou invalides.

La guerre contribue par conséquent à élargir considérablement l'intervention de l'État dans les relations entre l'individu, la famille et la protection sociale.

La reconnaissance juridique du sacrifice militaire s'étend au-delà du soldat lui-même.

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Les Pupilles De La Nation : Protéger Les Enfants De La Guerre

Qu’est-ce qu’un Pupille de la Nation ?

Le statut de Pupille de la Nation, créé par la loi du 27 juillet 1917, permet à la République d’accorder une protection particulière aux enfants dont la situation familiale a été directement affectée par la guerre, notamment par la mort ou l’invalidité d’un parent ou soutien de famille.

La guerre ne laisse pas seulement derrière elle des anciens combattants blessés ou invalides. Elle transforme également la situation des familles dont le père, la mère ou le soutien de famille a été tué ou gravement atteint par le conflit. Les enfants sont particulièrement exposés aux conséquences économiques et sociales de ces disparitions. La République engage donc, avant même l’armistice, une politique spécifique de protection des enfants victimes de la guerre.

La loi du 27 juillet 1917 institue le statut de Pupille de la Nation. Il ne s’agit pas d’une adoption par l’État : la Nation accorde une protection particulière à des enfants dont la situation est liée aux conséquences de la guerre, tandis que leur famille conserve sa place. Le dispositif repose sur une logique de solidarité nationale : la collectivité reconnaît que les enfants ne doivent pas supporter seuls les conséquences du sacrifice consenti par leurs parents.

Le statut permet notamment d’organiser une protection matérielle, morale et éducative. Les pupilles peuvent bénéficier d’aides et d’un accompagnement destinés à favoriser leur développement et leur avenir. La création de ce statut montre que la réparation de guerre dépasse progressivement la seule question des pensions versées aux militaires : elle concerne désormais les générations qui n’ont pas combattu mais dont l’existence a été directement bouleversée par le conflit.

Après 1918, le nombre de familles concernées et l’importance du dispositif témoignent de l’ampleur des conséquences sociales de la guerre. Les Pupilles de la Nation deviennent ainsi une catégorie durable de la société française de l’entre-deux-guerres, au croisement de la protection de l’enfance, de la solidarité nationale et de la reconnaissance du sacrifice militaire.

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Des Associations Pour Défendre Les Survivants

L'après-guerre voit se développer un monde associatif combattant puissant.

Les anciens combattants comprennent rapidement que la défense de leurs intérêts passe par une organisation collective.

Un homme seul peut difficilement négocier avec l'administration une pension ou contester une expertise médicale. Une association, en revanche, peut représenter plusieurs milliers de membres, publier des journaux, organiser des réunions et intervenir auprès des parlementaires.

Les associations de mutilés jouent un rôle particulièrement important.

Elles défendent les droits matériels mais participent également à la construction d'une identité collective.

L'ancien combattant devient ainsi progressivement une figure sociale spécifique.

Cette évolution ne doit pas être comprise uniquement comme une question de revendications financières. Le monde combattant construit également une mémoire particulière de la guerre, fondée sur le sacrifice, la camaraderie et la reconnaissance nationale.

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L’Office national et la construction d’une protection durable

L’essentiel

Les organismes créés pendant et après la guerre sont progressivement réorganisés afin d’assurer dans la durée la reconnaissance, l’assistance et la protection des anciens combattants, des mutilés, des victimes de guerre et des pupilles.

La multiplication des dispositifs créés pendant et après la guerre pose rapidement une question nouvelle : comment assurer dans la durée la défense des intérêts des anciens combattants et des victimes de guerre ? Les organismes spécialisés sont progressivement réorganisés afin de regrouper les missions de reconnaissance, d’assistance et de réparation.

L’Office national des mutilés et réformés, créé en 1916, constitue l’une des premières étapes de cette histoire institutionnelle. D’autres organismes sont ensuite créés pour les combattants et les victimes de guerre. En 1926, la création de l’Office national des combattants marque une nouvelle étape dans la reconnaissance administrative d’une catégorie sociale devenue majeure.

Ces institutions ne doivent pas être comprises comme de simples administrations. Elles traduisent une transformation du rapport entre l’État et ceux qui ont participé à la guerre. La République reconnaît progressivement une dette particulière envers les anciens combattants, les invalides, les veuves, les orphelins et les familles touchées par le conflit.

En 1935, les trois offices créés au lendemain de la Première Guerre mondiale — celui des mutilés et réformés, celui des pupilles de la Nation et celui du combattant — sont fusionnés au sein d’un Office national des mutilés, combattants, victimes de la guerre et pupilles de la Nation. En 1946, l’institution prend le nom d’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG). Cette continuité institutionnelle montre que les dispositifs nés de la Première Guerre mondiale ne disparaissent pas avec la fin du conflit : ils constituent le socle d’une politique durable de reconnaissance et d’accompagnement des anciens combattants et des victimes de guerre.

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Le Bleuet De France : De La Solidarité Aux Blessés À La Mémoire Nationale

Le retour des mutilés et des blessés fait naître de nombreuses initiatives de solidarité. Parmi elles, le Bleuet de France devient progressivement l’un des symboles les plus connus de l’aide apportée aux anciens combattants et aux victimes de guerre.

L’histoire du bleuet est liée aux œuvres destinées aux mutilés pendant la guerre. Dans les années qui suivent 1918, la fleur devient progressivement associée aux collectes organisées au profit des anciens combattants, des veuves et des orphelins. Son succès tient à sa simplicité : acheter ou porter le bleuet permet de transformer un geste individuel en contribution collective.

En 1925, la création officielle de l’association du Foyer des Invalides, qui porte le Bleuet de France, contribue à structurer durablement cette œuvre de solidarité. Le symbole s’inscrit alors dans une société où les anciens combattants sont très nombreux et où la question de la reconnaissance des victimes de la guerre reste centrale.

Au fil du XXe siècle, la signification du Bleuet évolue. Il demeure lié à la solidarité envers les anciens combattants et les victimes de guerre, mais devient également un symbole de mémoire et de transmission. Les collectes associent ainsi progressivement l’aide matérielle et le devoir de mémoire : se souvenir de ceux qui ont souffert de la guerre revient aussi à soutenir ceux qui en portent encore les conséquences.

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La Carte Du Combattant : Quand L'Ancien Combattant Devient Une Catégorie Juridique

La reconnaissance officielle de l'ancien combattant constitue l'une des étapes importantes de l'après-guerre.

La carte du combattant est instituée par l'article 101 de la loi du 19 décembre 1926 de finances pour 1927, à l'initiative de Paul Painlevé. Elle est créée en même temps que l'Office national des combattants et ouvre l'accès à des prestations sociales spécifiques. Le Sénat rappelle que cette carte traduit la reconnaissance de la Nation envers ceux qui ont servi au front durant la Grande Guerre.

Le critère initial repose notamment sur une durée de présence dans une unité combattante. Cette règle contribue progressivement à définir juridiquement qui peut être considéré comme ancien combattant.

Le statut n'est donc pas simplement une identité sociale construite par les intéressés. Il devient également une catégorie du droit.

Le Sénat rappelle que seuls environ 52 % des effectifs engagés dans la guerre ont finalement bénéficié de cette carte, ce qui montre qu'elle ne constitue pas une reconnaissance automatique de tous les mobilisés.

La création de cette carte révèle donc une transformation importante : la société française ne reconnaît pas seulement la victoire collective ; elle cherche à définir juridiquement la dette particulière de la Nation envers ceux qui ont combattu.

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Une Nouvelle Identité : Celle De L'Ancien Combattant

La guerre crée ainsi une identité sociale nouvelle.

Pendant le conflit, les hommes sont des soldats.

Après le conflit, ils deviennent des anciens combattants.

Cette transformation peut sembler simplement chronologique, mais elle est beaucoup plus profonde.

L'expérience combattante devient un élément durable de l'identité personnelle et collective. Les associations permettent de maintenir les relations nouées au front. Les cérémonies entretiennent la mémoire. Les droits spécifiques reconnaissent juridiquement le statut. Les monuments aux morts inscrivent les disparus dans l'espace public.

L'ancien combattant devient donc l'un des personnages centraux de la société française de l'entre-deux-guerres.

Il peut être ouvrier, agriculteur, fonctionnaire, artisan ou commerçant ; mais il possède désormais une expérience collective et un statut qui le relient à des millions d'autres hommes.

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Les Survivants Dans Les Communes : La Guerre Entre Dans La Vie Quotidienne

À l'échelle locale, la sortie de guerre prend une dimension particulière.

Dans une commune, les soldats ne sont pas des anonymes. Ce sont des voisins, des frères, des maris, des fils, des collègues.

Le retour d'un soldat est donc un événement collectif.

Lorsque celui-ci revient amputé, aveugle, malade ou profondément transformé, sa présence rappelle quotidiennement la réalité du conflit.

Les monuments aux morts concentrent la mémoire sur ceux qui sont décédés.

Mais la mémoire locale ne repose pas uniquement sur la pierre.

Elle se transmet également par les survivants.

Un ancien combattant peut raconter son expérience dans sa famille. Il peut rejoindre une association. Il peut participer aux cérémonies. Il peut conserver ses décorations, ses lettres, son livret militaire ou ses photographies.

La mémoire de la Grande Guerre est donc aussi une mémoire vécue.

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Une Guerre Qui Continue Dans Les Corps

La conséquence la plus durable de la Grande Guerre est peut-être celle-ci : pour une partie des survivants, le conflit ne disparaît jamais complètement.

Une amputation demeure.

Une cicatrice demeure.

Une cécité demeure.

Une défiguration demeure.

Une maladie peut demeurer.

Une souffrance psychique peut demeurer.

La pension elle-même devient parfois une trace administrative permanente de la guerre.

La guerre continue donc d'exister dans les corps.

Mais elle existe aussi dans les familles. Une épouse doit vivre avec un mari invalide. Des enfants grandissent auprès d'un père mutilé. Des parents continuent à soutenir un fils devenu dépendant.

Elle existe dans le travail, lorsque l'ancien combattant ne peut plus exercer son métier.

Elle existe dans le droit, avec la multiplication des textes concernant les pensions et les anciens combattants.

Elle existe dans les institutions, avec la création d'organismes spécialisés.

Elle existe enfin dans la mémoire, avec les associations, les cérémonies et les monuments.

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La Sortie De Guerre Comme Transformation De La Société

La Grande Guerre ne produit donc pas seulement une génération de survivants : elle transforme la manière dont la société française pense le rapport entre l'individu et la collectivité.

Avant 1914, les accidents, les invalidités et la pauvreté relèvent encore largement de mécanismes sociaux et professionnels qui ne correspondent pas au système de réparation mis en place après la guerre.

Après 1918, l'État reconnaît beaucoup plus directement qu'une collectivité nationale peut avoir une dette envers ceux qui ont été blessés dans l'accomplissement d'un service militaire.

Cette logique est particulièrement visible dans la législation sur les pensions.

Elle est également visible dans la réadaptation professionnelle et dans les politiques destinées aux mutilés.

La guerre accélère ainsi la construction d'un ensemble d'institutions qui dépassent le seul domaine militaire.

L'ancien combattant devient un citoyen dont l'État reconnaît une histoire particulière.

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Survivre n’est pas revenir à l’identique

L’essentiel

Le retour ne signifie pas nécessairement retrouver la vie menée avant 1914. Les trajectoires des survivants sont diverses : certains reprennent une existence relativement proche de celle d’avant-guerre, tandis que d’autres vivent durablement avec les conséquences physiques, psychiques, familiales ou professionnelles du conflit.

Il faut finalement se méfier d'une représentation trop simple du retour. Le survivant n'est pas nécessairement celui qui retrouve exactement la vie qu'il menait avant 1914. La guerre a pu modifier son corps, son métier, sa famille, ses relations sociales et sa manière de se représenter lui-même.

Mais il serait tout aussi faux de considérer que tous les anciens combattants sont durablement traumatisés ou incapables de reprendre une existence normale. L'historien doit tenir ensemble ces deux réalités. Certains hommes ont retrouvé une existence relativement proche de celle qu'ils avaient avant la guerre. D'autres ont été définitivement transformés.

Entre ces deux situations existe une infinité de trajectoires. C'est cette diversité qui fait toute la richesse de l'histoire des survivants. La sortie de guerre n'est donc ni un retour uniforme à la situation d'avant 1914, ni une expérience identique pour toute une génération.

La Grande Guerre ne s'achève pas pour tous le 11 novembre 1918. L'armistice met fin aux combats, mais il ouvre une période nouvelle : celle de la sortie de guerre.

Pendant plusieurs mois, puis plusieurs années, la France doit faire revenir ses soldats, rapatrier ses prisonniers, soigner ses blessés, appareiller ses mutilés, reconstruire les visages détruits, prendre en charge les invalides, reconnaître les maladies et les troubles psychiques, indemniser les familles et réintégrer les anciens combattants dans le monde professionnel et social.

Cette reconstruction donne naissance à des institutions nouvelles et à une législation durable. La loi du 31 mars 1919 organise le régime des pensions ; le barème médical de 1919 transforme l'invalidité en catégorie juridiquement mesurable ; la loi de 1924 consolide le régime des pensions ; la carte du combattant créée en 1926 donne une définition juridique à une nouvelle catégorie sociale.

Mais derrière les textes se trouvent des hommes. Des hommes qui doivent apprendre à marcher avec une prothèse, supporter un visage profondément transformé, changer de métier, faire reconnaître des souffrances psychiques ou retrouver une famille après plusieurs années d'absence.

Et des hommes qui, malgré tout, reprennent une existence, travaillent, fondent une famille, participent à la vie de leur commune et deviennent les anciens combattants dont la mémoire structurera durablement la société française de l'entre-deux-guerres.

La Grande Guerre a donc laissé derrière elle bien davantage qu'un bilan de morts. Elle a laissé des survivants, et ces survivants ont constitué l'une des principales traces vivantes du conflit dans la France de l'après-1918.

La Grande Guerre a laissé derrière elle bien davantage qu’un bilan de morts : elle a laissé des survivants.

Sources et références

  • Archives nationales, ressources relatives aux conséquences démographiques, sociales et administratives de la Première Guerre mondiale.
  • France, loi du 31 mars 1919 relative aux pensions des militaires pour infirmités résultant de la guerre et aux ayants cause.
  • France, loi du 14 avril 1924 portant réforme du régime des pensions civiles et des pensions militaires.
  • France, loi du 19 décembre 1926 de finances pour 1927, article 101, instituant notamment la carte du combattant et l’Office national du combattant.
  • Légifrance, loi du 27 juillet 1917 portant création de l’Office national des pupilles de la Nation.
  • ONACVG, ressources historiques consacrées à la création des offices en 1916, 1917 et 1926, à leur fusion en 1935 et à la création de l’ONACVG en 1946.
  • Bleuet de France, « Une fleur dans la guerre – 1916 à 1938 », histoire de l’œuvre de solidarité et de sa structuration en 1925.

Ouvrages historiques fondamentaux

  • CABANES, Bruno, La Victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français, 1918-1920, Paris, Seuil, 2004.
  • DELAPORTE, Sophie, Les Gueules cassées. Les blessés de la face de la Grande Guerre, Paris, Noêsis, 1996.
  • DELAPORTE, Sophie, Gueules cassées de la Grande Guerre, Paris, A. Viénot, 2004.
  • GUILLEMAIN, Hervé ; TISON, Stéphane, Du front à l’asile, 1914-1918, Paris, Nuvis, 2022.
  • BECKER, Jean-Jacques, La France en guerre, 1914-1918. La grande mutation, Bruxelles, Complexe.
  • BECKER, Jean-Jacques ; BERSTEIN, Serge, Victoire et frustrations, 1914-1929, Paris, Seuil.

Études spécialisées

  • ACKERMAN, Ada, « Redonner visage aux gueules cassées. Sculpture et chirurgie plastique pendant et après la Première Guerre mondiale », RACAR: revue d'art canadienne / Canadian Art Review, vol. 41, n° 1, 2016, p. 5-21.
  • DELMAS, Jean, compte rendu de Sophie Delaporte, Les Gueules cassées, Revue historique des Armées, n° 212, 1998, p. 131.
Les références institutionnelles sont utilisées pour documenter les textes juridiques, les dates de création des organismes et l’histoire du Bleuet de France. Les ouvrages et études historiques permettent d’éclairer les expériences des survivants, des blessés, des mutilés et des familles dans une perspective historique.

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