Comprendre la Grande Guerre — 07
Des offensives du Chemin des Dames aux mutineries, 1917 une année de ruptures
L’année des offensives impossibles, des révolutions et des désillusions
Après Verdun et la Somme, la guerre aurait pu sembler avoir atteint ses limites. Pourtant, au commencement de 1917, les états-majors continuent de croire qu’une grande offensive peut encore briser le front. Derrière les kilomètres de tranchées, les réseaux de barbelés et les positions fortifiées, demeure l’espoir obstiné de retrouver la guerre de mouvement et d’obtenir enfin cette victoire décisive que quatre années de combats n’ont pas donnée.
Mais quelque chose a changé.
Les soldats ne sont plus ceux de 1914. Ils ont appris la longueur de la guerre, la puissance de l’artillerie, la brutalité des bombardements et l’inutilité apparente de certaines offensives. Ils ont vu tomber leurs camarades à Verdun, sur la Somme, en Champagne ou dans les Flandres. Ils savent désormais que quelques centaines de mètres peuvent être payés par des milliers de vies.
L’année 1917 va rendre cette contradiction impossible à ignorer. Tandis que les généraux préparent encore la bataille qui doit décider du sort de la guerre, les soldats commencent à douter. Tandis que les gouvernements demandent de nouveaux sacrifices, les sociétés civiles supportent de plus en plus difficilement les pénuries et les deuils. Tandis que la Russie s’effondre dans la révolution, les États-Unis entrent dans la guerre et introduisent dans le conflit une puissance industrielle et financière nouvelle.
C’est cette année-là que la Grande Guerre change véritablement de visage.
Et, sur le plateau du Chemin des Dames, autour de Craonne, cette transformation prend un visage humain. Celui de soldats qui, après avoir accepté pendant des années les sacrifices et les souffrances de la guerre, commencent à demander pourquoi il leur faudrait encore mourir.
1917 est l'une des années de rupture majeures de la Première Guerre mondiale.
Le conflit n'est pas encore terminé, mais plusieurs équilibres qui semblaient durables sont profondément remis en cause. Les grandes offensives terrestres continuent de se heurter à la puissance des défenses, tandis que la guerre sous-marine, l'entrée des États-Unis, les révolutions russes et la crise du moral français transforment progressivement les conditions du conflit.
L'année 1917 doit ainsi être comprise comme une année de contradictions : elle est à la fois celle de l'épuisement et celle de la reconstruction, celle des échecs militaires et celle de nouveaux apprentissages, celle du retrait progressif de la Russie et de l'entrée en scène des États-Unis. Elle prépare directement la dernière phase de la guerre et les affrontements décisifs de 1918.
1917 : une guerre qui ne peut plus être gagnée comme avant
Au début de 1917, la Première Guerre mondiale est entrée dans sa quatrième année. Cette seule durée suffit à mesurer le bouleversement qui s'est produit depuis l'été 1914. Ceux qui avaient imaginé une campagne courte ont depuis longtemps disparu des premières lignes, ont été blessés, relevés ou ensevelis dans les cimetières militaires. Les armées ont grandi jusqu'à atteindre des dimensions inconnues jusque-là, les industries travaillent presque entièrement pour la guerre et les sociétés civiles vivent au rythme des permissions, des lettres et des listes de morts.
Pourtant, malgré cette transformation, les états-majors continuent de chercher la bataille qui permettra de rompre le front. Cette volonté ne relève pas simplement d'un entêtement abstrait : elle résulte de la nécessité stratégique de mettre fin à une situation dans laquelle chaque mois supplémentaire augmente les pertes, mobilise davantage de ressources et éprouve les capacités économiques des États. En 1917, gagner signifie donc toujours parvenir à créer une rupture suffisamment importante pour transformer un succès local en mouvement général.
À l'Ouest, la ligne de tranchées s'étend de la mer du Nord à la frontière suisse. Elle paraît presque immobile sur les cartes, mais derrière cette apparente immobilité, les armées n'ont cessé de perfectionner leurs moyens de destruction. L'artillerie est devenue plus puissante, les mitrailleuses plus nombreuses, les avions indispensables au renseignement et les réseaux de communications toujours plus complexes. Les Allemands ont également multiplié les positions enterrées, les abris et les défenses en profondeur.
Qu'est-ce qu'une guerre industrielle ?
Une guerre industrielle est un conflit dans lequel la capacité à produire, transporter et renouveler massivement des armes, des munitions, des véhicules, des équipements et des approvisionnements devient déterminante. Pendant la Première Guerre mondiale, la puissance militaire dépend donc de plus en plus des usines, des matières premières, des transports et de l'organisation économique des États.
La guerre n'est donc plus seulement une affaire de courage individuel. Elle est devenue une confrontation entre des systèmes industriels capables de produire des millions d'obus, de transporter des centaines de milliers d'hommes et de remplacer les pertes. Le combattant demeure essentiel, mais son efficacité dépend de plus en plus d'un ensemble de moyens qui le dépassent : ravitaillement, artillerie, transmissions, transports, renseignement et organisation des réserves.
C'est précisément ce qui rend la victoire si difficile. Une armée peut prendre une tranchée et perdre la suivante. Elle peut conquérir un village sans parvenir à exploiter son succès. Elle peut avancer pendant quelques heures avant d'être arrêtée par une seconde ligne que l'artillerie n'a pas détruite. La profondeur des dispositifs défensifs transforme ainsi la percée en problème d'endurance autant qu'en problème de puissance.
En 1917, les soldats français vont découvrir cette réalité avec une violence particulière sur le Chemin des Dames. L'échec de l'offensive ne sera pas seulement une défaite opérationnelle : il deviendra l'un des révélateurs de la crise profonde qui traverse alors l'armée française.
L'Allemagne joue son dernier grand pari dans l'Atlantique
Pendant que les armées se préparent à reprendre les offensives terrestres, l'Allemagne décide de miser sur une autre arme : le sous-marin. Cette décision traduit la recherche d'une solution stratégique permettant d'affaiblir les Alliés en s'attaquant non plus seulement à leurs armées, mais aux flux matériels qui rendent possible leur effort de guerre.
Depuis le début du conflit, le Royaume-Uni dépend largement des importations venues de l'étranger. Nourriture, matières premières, carburant, minerais et matériel industriel traversent l'Atlantique avant d'atteindre les ports britanniques. Pour l'Allemagne, cette dépendance constitue une faiblesse qu'il devient possible d'exploiter. Si les routes maritimes peuvent être suffisamment perturbées, la capacité britannique à soutenir une guerre longue peut être atteinte.
La guerre sous-marine à outrance
La guerre sous-marine à outrance consiste pour l'Allemagne à utiliser massivement ses sous-marins pour attaquer les navires ravitaillant le Royaume-Uni et ses alliés. À partir du 1er février 1917, Berlin reprend cette stratégie en acceptant le risque de toucher des navires neutres et de provoquer une intervention américaine.
Le 1er février 1917, Berlin reprend donc la guerre sous-marine à outrance. Les sous-marins allemands reçoivent pour mission de frapper les navires qui ravitaillent le Royaume-Uni et ses alliés, sans se limiter aux bâtiments militaires. L'enjeu est considérable : il s'agit de transformer la supériorité sous-marine en instrument de pression économique et stratégique avant que les ressources américaines ne puissent être pleinement mobilisées.
L'objectif est simple : affamer économiquement la Grande-Bretagne avant que les États-Unis puissent intervenir avec suffisamment de forces pour modifier le rapport de puissance. Mais cette stratégie comporte un risque immense, car elle touche directement les intérêts d'une puissance américaine qui demeure encore officiellement neutre.
Les États-Unis sont encore officiellement neutres. Depuis plusieurs années, le président Woodrow Wilson tente de maintenir son pays en dehors de la guerre européenne. Or les attaques allemandes contre les navires américains et les bâtiments transportant des marchandises vers l'Europe rendent cette neutralité de plus en plus fragile.
Le télégramme Zimmermann
À cette tension s'ajoute une affaire qui va provoquer un véritable choc dans l'opinion américaine : le télégramme Zimmermann. Le gouvernement allemand propose au Mexique une alliance contre les États-Unis dans l'hypothèse où Washington entrerait en guerre. En échange, Berlin laisse entrevoir la possibilité d'un soutien aux revendications territoriales mexicaines contre les États-Unis.
Le document est intercepté par les Britanniques puis communiqué aux Américains. La guerre sous-marine et le télégramme Zimmermann vont contribuer à rendre l'entrée en guerre américaine presque inévitable.
Les États-Unis entrent dans la guerre
Le 6 avril 1917, les États-Unis déclarent officiellement la guerre à l'Allemagne. La décision est considérable, mais son effet militaire n'est pas immédiat. Une déclaration de guerre ne transforme pas instantanément une puissance économique en armée capable d'intervenir sur un front européen. Il faut encore créer une armée, recruter les hommes, les former, les équiper et les transporter à travers l'Atlantique.
Le général John J. Pershing arrive en France en juin 1917 avec son état-major. Derrière lui commence à se mettre en place le corps expéditionnaire américain. Cette arrivée possède une forte dimension symbolique, mais elle annonce surtout une transformation progressive de l'équilibre matériel du conflit.
Pour les Alliés, cette arrivée représente une promesse. Pour l'Allemagne, elle devient au contraire une menace contre laquelle il faut agir rapidement. Car les États-Unis disposent d'une capacité industrielle immense. Leur intervention ne signifie pas seulement l'arrivée future de soldats supplémentaires. Elle annonce aussi l'accroissement des livraisons de matériel, de véhicules, de munitions, de matières premières et de crédits nécessaires à la poursuite de la guerre.
Mais en 1917, les Américains ne sont pas encore assez nombreux pour changer immédiatement le sort des combats. La présence américaine doit donc être pensée dans le temps long : elle modifie les perspectives stratégiques avant même de modifier directement le rapport de forces dans les tranchées.
L'Allemagne le sait. Et cette réalité explique en partie la brutalité de la stratégie allemande à la fin de l'année : il faut gagner avant que la puissance américaine ne soit pleinement mobilisée. Pendant que l'Amérique commence donc à entrer dans la guerre, une autre grande puissance alliée s'apprête, elle, à en sortir.
La Russie se soulève et commence à sortir du conflit
À l'Est, l'Empire russe est épuisé. Depuis 1914, des millions d'hommes ont été mobilisés. Les pertes sont immenses et les difficultés d'approvisionnement se multiplient. Dans les villes, les pénuries deviennent de plus en plus visibles. Le système politique lui-même paraît incapable de répondre à la crise.
Au début de 1917, Petrograd se soulève. Les manifestations commencent notamment autour des pénuries alimentaires et des conditions de vie. Mais la contestation prend rapidement une dimension politique. Lorsque des soldats refusent de réprimer les manifestants et rejoignent le mouvement, le pouvoir impérial perd l'un de ses principaux instruments de contrôle.
Le tsar Nicolas II abdique le 15 mars selon le calendrier occidental. En quelques jours, une monarchie vieille de plusieurs siècles disparaît. Pourtant, la guerre continue. Le gouvernement provisoire ne parvient pas à résoudre la contradiction fondamentale dans laquelle il se trouve : il veut construire un nouvel ordre politique tout en poursuivant une guerre que la population ne supporte plus.
L'armée russe se désagrège progressivement. Les difficultés matérielles, la lassitude et la politisation croissante des soldats fragilisent l'autorité militaire. La question de la poursuite de la guerre devient ainsi inséparable de la crise politique qui traverse le pays.
Puis, en novembre, les bolcheviks prennent le pouvoir à Petrograd. Pour Lénine et ses partisans, la sortie de guerre devient une priorité. Le 15 décembre, un armistice russo-allemand est conclu. La Russie commence alors à quitter le conflit.
Cette décision aura des conséquences considérables : l'Allemagne peut désormais envisager de transférer vers l'Ouest les forces jusque-là immobilisées sur le front oriental. Les Alliés occidentaux viennent donc de gagner une nouvelle puissance avec les États-Unis, mais ils viennent aussi de perdre la Russie. L'année 1917 est déjà devenue une année de basculement.
Le Chemin des Dames : le pari de Nivelle
À la fin de 1916, le général Robert Nivelle apparaît comme l'homme capable de redonner à l'armée française l'initiative. Après les mois terribles de Verdun, il veut croire qu'une préparation d'artillerie massive, combinée à une attaque rapide de l'infanterie, peut enfin permettre de rompre le front allemand.
Son projet repose sur une conviction : l'armée française doit cesser de s'épuiser dans des batailles interminables et obtenir une percée décisive. L'idée demeure celle d'une bataille capable de produire un effet stratégique supérieur à l'effort consenti. Le problème est que l'expérience de 1915 et 1916 a précisément montré la difficulté de convertir une concentration considérable de moyens en rupture durable.
Le terrain choisi est le Chemin des Dames. Cette longue crête domine les vallées de l'Aisne et de l'Ailette. Elle offre aux défenseurs allemands une position particulièrement favorable. Depuis 1914, ceux-ci ont eu le temps d'y organiser leurs défenses, d'aménager des tranchées, de creuser des abris et d'utiliser les nombreuses carrières souterraines du plateau.
Puis, au printemps 1917, les Allemands se replient vers la ligne Hindenburg. Ce retrait bouleverse les calculs français. Le plan de Nivelle avait été conçu dans un contexte différent. Pourtant, malgré les modifications de la situation militaire et les réserves exprimées par certains responsables, l'offensive est maintenue.
Des dizaines de divisions sont rassemblées. L'artillerie est concentrée par milliers de pièces. Des chars Schneider doivent également participer à l'opération. Tout semble annoncer une bataille gigantesque. Mais une offensive de cette ampleur ne peut plus rester secrète. Les Allemands comprennent qu'une attaque se prépare et renforcent leurs défenses. Le facteur de surprise disparaît progressivement.
Et pourtant, le 16 avril, les soldats français reçoivent l'ordre d'avancer. Derrière cette décision se trouve l'espoir de transformer la masse des moyens engagés en rupture du front ; devant eux se trouve un système défensif dont la profondeur et la solidité ont été considérablement renforcées.
Craonne, au cœur de la bataille
Pour comprendre 1917, il faut s'arrêter à Craonne. Le village ancien se trouve au pied du plateau du Chemin des Dames, dans un secteur où les combats vont atteindre une violence extrême. Depuis 1914, la région vit au rythme du front. Le village a déjà été profondément marqué par les combats et son territoire est progressivement transformé par les tranchées, les bombardements et les ouvrages militaires.
En avril 1917, Craonne devient l'un des noms les plus lourds de sens de l'offensive française. Le village n'est pas seulement un point sur une carte militaire. Il se trouve au cœur d'un paysage stratégique où chaque hauteur commande les mouvements de l'adversaire. Le plateau domine les vallées et permet aux défenseurs d'observer les mouvements ennemis.
Les Allemands ont également utilisé les carrières souterraines pour protéger leurs hommes et leurs réserves. Lorsque les soldats français s'élancent, ils ne découvrent donc pas une position improvisée. Ils attaquent un véritable système défensif, préparé depuis des années et organisé pour absorber les bombardements avant de permettre aux défenseurs de reprendre le feu.
Les combats autour de Craonne deviennent particulièrement violents. Le village disparaît progressivement sous les bombardements. Les maisons s'effondrent, les routes deviennent impraticables et le paysage lui-même semble disparaître sous les explosions. Ce qui avait été un village devient un champ de ruines.
Cette destruction explique en partie pourquoi Craonne va prendre, dans la mémoire française, une dimension qui dépasse largement celle d'un simple lieu de bataille. Craonne devient le symbole d'une génération qui a payé la guerre de son sang. Le lieu concentre ainsi plusieurs dimensions de l'expérience combattante : la violence des opérations, la destruction du paysage et la désillusion qui accompagne l'échec de l'offensive.
Le 16 avril : quand l'offensive se brise sur la montagne
Le matin du 16 avril 1917, les premières vagues françaises montent à l'assaut. Depuis plusieurs jours, l'artillerie pilonne les positions allemandes. Mais le bombardement n'a pas détruit suffisamment les défenses adverses. Certaines tranchées sont encore occupées, les réseaux de barbelés n'ont pas disparu et les abris profonds permettent à de nombreux défenseurs de survivre aux tirs.
Lorsque l'infanterie française avance, elle se retrouve confrontée à un adversaire qui n'est pas désorganisé. Le brouillard, la pluie et les difficultés de visibilité compliquent encore la progression. Les soldats avancent sous le feu, sur des pentes bouleversées par les explosions, parmi les cratères et les barbelés.
À mesure que les heures passent, l'espoir d'une percée rapide disparaît. Les Français réussissent à conquérir certains objectifs, mais la grande rupture annoncée n'a pas lieu. Le 16 avril devait être le commencement de la victoire. Il devient le commencement d'une crise.
Des pertes considérables
Les sources du ministère des Armées évoquent, pour la période du 16 au 30 avril, environ 147 000 hommes mis hors de combat, dont environ 40 000 morts.
Mais derrière ces chiffres se trouvent des milliers d'hommes dont les familles vont recevoir une lettre, une notification ou simplement attendre en vain le retour. Le problème n'est donc plus seulement militaire. La question devient morale : que peut-on encore demander à des hommes qui viennent de vivre une offensive aussi meurtrière sans obtenir la percée promise ?
Après l'échec : la colère monte dans l'armée
L'échec du Chemin des Dames provoque une rupture profonde entre une partie des soldats et leur commandement. Depuis des années, les combattants ont accepté les bombardements, les attaques, les blessures et les morts. Ils ont accepté parce qu'ils croyaient que leurs sacrifices étaient nécessaires et qu'une victoire finirait par mettre un terme à la guerre.
En avril 1917, cette certitude commence à disparaître. Les soldats ne comprennent plus toujours pourquoi il faut repartir à l'assaut lorsque les chances de succès semblent faibles. Le sentiment d'avoir été sacrifiés pour un résultat dérisoire devient de plus en plus présent.
Dans les semaines qui suivent, les rapports militaires signalent une dégradation du moral. Le Service historique de la Défense conserve précisément les rapports sur le moral, les contrôles postaux, les incidents et les manifestations pacifistes qui permettent aujourd'hui de mesurer cette crise.
La contestation ne naît donc pas d'un seul événement. Elle est le résultat de plusieurs années d'épuisement, auxquelles l'offensive d'avril donne une dimension nouvelle. Le soldat français n'est plus seulement fatigué. Il commence à demander des comptes.
Les mutineries de 1917 : refuser de mourir pour rien
Au printemps 1917, la contestation gagne plusieurs unités françaises. Des soldats refusent de remonter en première ligne. Certains protestent dans les gares, d'autres lors des déplacements vers le front. Dans certaines unités, les hommes expriment ouvertement leur refus de participer à de nouvelles offensives.
Qu'est-ce qu'une mutinerie ?
Une mutinerie est un refus collectif d'obéir aux ordres militaires ou à l'autorité des chefs. En 1917, les mutineries françaises correspondent principalement au refus de certains soldats de participer à de nouvelles offensives jugées inutiles ou trop meurtrières.
Elles ne constituent pas une révolution politique ni une volonté générale de passer dans le camp adverse. Les soldats mutinés restent pour l'essentiel attachés à la défense du pays, mais contestent les conditions dans lesquelles on leur demande de continuer la guerre.
Il faut cependant se garder d'une image trop simplifiée. Les mutineries ne constituent pas une insurrection générale de l'armée française. Les soldats ne passent pas massivement dans le camp allemand et ne renoncent pas à défendre le territoire national. La crise est d'abord une crise de l'obéissance et de la confiance, dans le contexte particulier d'une armée épuisée.
Leur revendication essentielle est ailleurs. Ils veulent que cesse le cycle des offensives qu'ils considèrent comme inutilement meurtrières. Ils réclament des permissions, de meilleures conditions de vie et surtout la fin des attaques qui semblent ne conduire à aucun résultat.
La crise est sérieuse. Le commandement comprend qu'il ne peut pas simplement réprimer la contestation sans restaurer la confiance. Le général Nivelle est finalement remplacé par Philippe Pétain le 15 mai.
La réponse de Pétain sera différente. Il comprend que l'armée doit d'abord retrouver son équilibre. Les permissions sont améliorées, les conditions matérielles font l'objet d'une attention accrue et les grandes offensives sont suspendues.
Mais la discipline demeure. Des centaines de condamnations à mort sont prononcées, même si la majorité sont commuées ; plusieurs dizaines de soldats sont néanmoins exécutés. L'armée française ne s'effondre donc pas. Elle se transforme. Et, dans cette crise, un nom devient progressivement le symbole de la souffrance et de la contestation : Craonne.
La Chanson de Craonne : la voix d'une génération sacrifiée
Il existe des événements historiques que les documents permettent d'étudier, et d'autres que la mémoire transforme en symbole. La Chanson de Craonne appartient aux deux catégories. Elle est associée aux soldats du Chemin des Dames et à la crise du printemps 1917. Son texte exprime la lassitude, la colère et le sentiment d'abandon qui traversent alors une partie des combattants.
La chanson ne doit cependant pas être comprise comme un simple « hymne des mutins » fabriqué à Craonne le 16 avril. Son histoire est plus complexe. Elle appartient à une tradition de chansons de soldats dont les paroles ont évolué pendant la guerre et dont différentes versions circulent.
Mais le nom de Craonne finit par s'imposer. Parce que Craonne représente alors le lieu où l'espérance d'une victoire rapide s'est fracassée. Parce que le plateau est devenu le symbole d'une bataille dont les soldats ont payé le prix. Parce que le village lui-même a été détruit.
La Chanson de Craonne
Adaptée de la mélodie de Bonsoir m’Amour !, composée en 1911 par Charles Sablon sur un texte de Raoul Le Peltier et chantée pour la première fois par Karl Ditan, la Chanson de Craonne est devenue l'un des symboles les plus connus de la contestation des soldats français en 1917. Son auteur est toutefois inconnu et resté anonyme. Elle exprime la lassitude des combattants, leur colère face aux offensives meurtrières et leur sentiment d'être sacrifiés alors que la guerre se prolonge sans résultat décisif.
Son association avec Craonne s'est progressivement imposée dans la mémoire collective. La chanson permet ainsi d'approcher la Grande Guerre autrement que par les seuls communiqués militaires ou les statistiques : elle donne accès à une parole de soldats et à la manière dont certains combattants ont vécu la guerre.
La Chanson de Craonne est une chanson de soldats associée à la crise de 1917. Elle exprime notamment la lassitude de certains combattants face à la durée de la guerre, aux offensives meurtrières et aux sacrifices imposés aux hommes du front.
Son texte permet également d'observer une critique sociale et un sentiment d'injustice entre ceux qui combattent et certaines catégories perçues comme privilégiées à l'arrière.
La chanson a circulé parmi les combattants sous différentes formes et avec des variantes de paroles. Elle est particulièrement associée au contexte de 1917 et aux mutineries qui touchent une partie de l'armée française après les offensives du Chemin des Dames.
La Chanson de Craonne
Texte présenté dans le cadre de l'analyse historique de cette fiche.
Quand au bout d'huit jours le r'pos terminé
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c'est bien fini, on en a assez
Personne ne veut plus marcher
Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot
On dit adieu aux civ'lots
Même sans tambours, même sans trompettes
On s'en va là-haut en baissant la tête
Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
Nous sommes les sacrifiés
Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve
Soudain dans la nuit et dans le silence
On voit quelqu'un qui s'avance
C'est un officier de chasseurs à pied
Qui vient pour nous remplacer
Doucement dans l'ombre sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes
C'est malheureux d'voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c'est pas la même chose
Au lieu d'se cacher tous ces embusqués
F'raient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendre leur bien, car nous n'avons rien
Nous autres les pauv' purotins
Tous les camarades sont enterrés là
Pour défendr' les biens de ces messieurs là
Refain
Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront
Car c'est pour eux qu'on crève
Mais c'est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève
Ce s'ra votre tour, messieurs les gros
De monter sur le plateau
Car si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau
La Chanson de Craonne est l'un des documents les plus importants pour comprendre la crise morale qui traverse une partie de l'armée française au printemps 1917. Elle est associée à l'offensive du Chemin des Dames, à l'épuisement des combattants et aux refus collectifs de remonter en première ligne qui se développent après l'échec de l'offensive de Nivelle.
Il ne faut toutefois pas imaginer qu'il s'agit d'une chanson écrite en une seule fois par un auteur parfaitement identifié au moment précis de la bataille. Son histoire est plus complexe. Elle appartient à une tradition de chansons de soldats dont les paroles ont été transformées et adaptées pendant la guerre. Plusieurs versions ont circulé avant que la référence à Craonne ne s'impose progressivement.
La chanson s'inscrit dans le contexte de la guerre des tranchées et reprend une mélodie déjà connue, sur laquelle des paroles nouvelles ont été adaptées. Elle appartient ainsi à une culture orale de soldats : les textes circulent, sont modifiés, mémorisés et transmis d'une unité à l'autre.
Son association avec Craonne est particulièrement forte parce que le secteur devient, en 1917, l'un des symboles de la violence du Chemin des Dames. L'offensive française du 16 avril échoue à obtenir la percée annoncée et les pertes sont extrêmement lourdes. Le ministère des Armées indique environ 147 000 hommes mis hors de combat entre le 16 et le 30 avril, dont environ 40 000 morts.
Un texte de lassitude, de colère et de désillusion
Extrait de la Chanson de Craonne
« Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes... »
Le texte oppose ainsi ce que les soldats doivent abandonner à ce qu'ils espèrent encore retrouver : la vie, l'amour, les femmes, les proches, mais aussi la possibilité d'un avenir après la guerre.
Le vocabulaire est particulièrement violent. La guerre n'est plus présentée comme une aventure héroïque ou comme un sacrifice glorieux, mais comme une réalité qui détruit les corps, sépare les familles et condamne les combattants à retourner sans cesse dans les tranchées.
Que révèle et que critique la Chanson de Craonne ?
La Chanson de Craonne est l'un des documents les plus emblématiques de la crise morale qui traverse une partie de l'armée française en 1917. Son intérêt historique tient au fait qu'elle ne livre pas seulement une dénonciation abstraite de la guerre : elle donne à entendre une parole de combattants, marquée par plusieurs années de violence, de fatigue et de pertes. Elle permet ainsi d'approcher une dimension de la Grande Guerre que les communiqués militaires ou les plans d'offensive ne permettent pas de saisir de la même manière : la manière dont certains soldats ressentent et interprètent leur propre expérience du conflit.
Une guerre devenue difficile à accepter
En 1917, les soldats français ont déjà derrière eux plusieurs années de combats. La guerre qui devait être courte s'est transformée en un conflit durable, marqué par les tranchées, les bombardements, les blessures, les morts et la répétition des offensives. La Chanson de Craonne traduit cette usure du combattant. Elle exprime le sentiment que les sacrifices demandés se succèdent alors que la victoire paraît toujours éloignée.
Cette lassitude ne doit toutefois pas être comprise comme une simple peur du combat. Le texte exprime une contestation de la poursuite de la guerre dans certaines conditions. Ce qui est remis en cause, c'est notamment la répétition d'attaques extrêmement meurtrières lorsque les soldats ne comprennent plus suffisamment leur utilité ou leur capacité à produire un résultat décisif. La chanson donne ainsi une place centrale au rapport entre le sacrifice demandé et le résultat obtenu.
Le front vu par ceux qui y combattent
La force du texte vient également du changement de point de vue qu'il opère. Une offensive peut être décrite par un état-major à travers un objectif géographique ou stratégique. Pour le soldat, elle signifie au contraire quitter sa position, monter à l'assaut, avancer sous le feu et risquer sa vie. La chanson fait entendre cette expérience concrète du combat.
Le texte rappelle ainsi que derrière les cartes, les plans et les communiqués se trouvent des hommes. Les « camarades » évoqués dans la chanson ne sont pas une abstraction : ils sont morts et sont enterrés sur les lieux mêmes où ils ont combattu. Cette dimension personnelle donne au texte une portée particulière. Le sacrifice militaire est ramené à sa conséquence la plus concrète : la mort des hommes qui doivent combattre.
La rupture entre le front et l'arrière
La chanson construit ensuite une opposition très forte entre le monde des tranchées et celui des « grands boulevards ». Le contraste est volontairement provocateur : pendant que les combattants vivent la violence de la guerre, certains de ceux qui se trouvent à l'arrière sont représentés comme continuant à vivre dans un univers de fête et d'insouciance.
Il serait cependant réducteur d'en déduire une opposition générale entre les soldats et les civils. La cible du texte est plus précisément constituée de personnes présentées comme privilégiées, notamment celles que les combattants désignent par les termes « gros », « embusqués » ou « ceux qu'ont l'pognon ». La chanson exprime donc avant tout un sentiment d'inégalité devant le danger et le sacrifice.
Les « embusqués » et le sentiment d'inégalité
Le mot « embusqués » possède une forte dimension polémique. Dans le langage des combattants, il sert à désigner péjorativement ceux qui échappent au danger du front, que ce soit en raison de leur affectation, de leur fonction ou de leur situation. La chanson leur reproche de ne pas partager le même risque que ceux qui doivent retourner dans les tranchées.
Cette accusation révèle un sentiment d'injustice. Le problème n'est pas simplement que certains hommes se trouvent à l'arrière : c'est le sentiment que les risques et les sacrifices de la guerre ne sont pas répartis de manière équitable. Ceux qui combattent peuvent avoir l'impression d'être les premiers à payer le prix du conflit alors que d'autres, mieux protégés, en subissent beaucoup moins directement les conséquences.
« Pour défendre leur bien » : une critique sociale
La dimension sociale apparaît encore plus nettement lorsque les paroles opposent « leur bien » à la condition des « pauv' purotins ». Le vocabulaire utilisé est celui de la dénonciation populaire. La chanson fait entendre des hommes qui ont le sentiment de risquer leur vie alors qu'ils défendent des intérêts matériels appartenant à d'autres.
Le passage « Tous les camarades sont enterrés là / Pour défendr' les biens de ces messieurs-là » est particulièrement révélateur. La mort des combattants est directement mise en relation avec la défense des biens. Le texte ne présente donc plus seulement la guerre comme une nécessité militaire ou patriotique : il exprime le sentiment que les plus modestes supportent un sacrifice humain considérable au profit de catégories mieux favorisées.
Cette lecture est renforcée par la formule « Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront / Car c'est pour eux qu'on crève ». L'opposition entre ceux qui ont de l'argent et ceux qui meurent donne au passage une portée sociale particulièrement radicale. La chanson traduit ici une perception du conflit dans laquelle les inégalités économiques semblent se prolonger jusque dans l'exposition au risque et dans la possibilité de survivre à la guerre.
Une contestation qui touche aussi au rapport au commandement
La chanson permet également de comprendre la dégradation du rapport entre certains combattants et ceux qui prennent les décisions militaires. Les soldats sont ceux qui exécutent les ordres et supportent physiquement leurs conséquences, tandis que les décisions sont prises à des niveaux supérieurs. Dans le contexte de 1917, marqué par l'échec du Chemin des Dames, cette distance peut renforcer l'impression que les hommes sont envoyés dans des offensives dont le coût humain est devenu difficilement acceptable.
Cette dimension permet de comprendre pourquoi la Chanson de Craonne est souvent associée aux mutineries de 1917. Elle ne constitue pas un compte rendu des mutineries et ne permet pas d'en résumer à elle seule les causes. Elle appartient cependant au même contexte de crise du moral, dans lequel certains soldats contestent les conditions dans lesquelles la guerre leur est demandée.
Une remise en cause du discours héroïque
La chanson rompt également avec une représentation idéalisée du combattant. Elle ne montre pas un soldat abstrait, réduit à son courage ou à son devoir patriotique. Elle donne au contraire une place à la fatigue, à la souffrance, à la colère et au désir de retrouver une existence normale.
Cette parole rappelle ainsi que l'expérience combattante ne se résume pas à la bravoure. Un soldat peut être courageux tout en étant épuisé, attaché à son pays tout en contestant certaines décisions militaires, et prêt à défendre les siens tout en refusant de nouvelles offensives qu'il juge inutiles. Cette distinction est essentielle pour comprendre la complexité des attitudes des combattants en 1917.
Une source précieuse, mais qui doit être contextualisée
La Chanson de Craonne constitue donc une source particulièrement riche pour comprendre les tensions qui traversent une partie de l'armée française en 1917. Elle permet d'étudier simultanément la lassitude née de la durée du conflit, la contestation des offensives, l'expérience directe de la mort, le sentiment d'injustice entre le front et l'arrière, ainsi qu'une critique sociale visant ceux qui sont perçus comme privilégiés.
Elle doit néanmoins être replacée dans son contexte et ne pas être utilisée comme le témoignage représentatif de l'ensemble des soldats français. Une chanson exprime une parole particulière et contestataire. Elle ne permet donc pas d'affirmer que tous les combattants pensent de la même manière ou que tous refusent la poursuite de la guerre. Son intérêt historique est justement de montrer qu'en 1917, à côté du discours officiel et patriotique, existent des paroles de lassitude, de colère et de contestation qui témoignent de la profondeur de la crise traversée par une partie de l'armée.
Pourquoi Craonne devient-il un symbole ?
Craonne devient progressivement le nom symbolique d'une souffrance beaucoup plus large. Le village et le plateau du Chemin des Dames concentrent dans la mémoire combattante plusieurs réalités : la violence des offensives, les pertes, la destruction des paysages, l'épuisement des soldats et la désillusion.
La BnF présente aujourd'hui la Chanson de Craonne comme un symbole majeur des mutineries de 1917. Elle rappelle également que la chanson fut longtemps interdite et qu'elle ne fut chantée lors d'une cérémonie officielle qu'en 2017, à l'occasion du centenaire de la bataille du Chemin des Dames.
Une chanson qui ne résume pas à elle seule les mutineries
Il faut cependant éviter une simplification historique. La Chanson de Craonne est devenue le symbole des mutineries, mais elle ne constitue pas à elle seule la preuve que tous les soldats français partageaient les mêmes opinions ou refusaient de combattre.
Les mutineries concernent certaines unités et prennent des formes différentes. Les soldats réclament notamment la fin des offensives jugées inutiles, de meilleures permissions et des conditions de vie plus supportables. L'armée française reste néanmoins engagée dans la guerre et continue à tenir le front. Les archives et les travaux historiques permettent donc de distinguer la contestation militaire de 1917 d'une volonté générale de cesser toute résistance.
La force de la chanson tient précisément à cette dimension humaine : elle permet d'entendre ce que les statistiques de pertes ne peuvent pas montrer. Elle donne une voix à la lassitude, à la peur, au sentiment d'injustice et au désir de retrouver une vie normale.
Une chanson censurée par l’autorité militaire
La chanson est interdite par le commandement militaire en raison du caractère ouvertement contestataire de ses paroles. Dans le contexte extrêmement tendu de 1917, alors que l’armée française connaît une profonde crise morale après l’offensive du Chemin des Dames, certains passages peuvent être considérés comme défaitistes, antimilitaristes et subversifs. La chanson exprime en effet le refus de poursuivre les combats : « c’est bien fini, on en a assez » et « personne ne veut plus marcher ». Elle évoque également la perspective de la mort au front et dénonce les sacrifices imposés aux soldats : « les petits chasseurs vont chercher leurs tombes ». Enfin, le dernier refrain prend une dimension explicitement contestataire en appelant les soldats à « se mettre en grève » et en retournant l’accusation contre les hommes riches qui profiteraient de la guerre.
Cette contestation prend une signification particulière en 1917, lorsque des mouvements de refus collectif et des mutineries éclatent dans une partie de l’armée française après l’échec de l’offensive Nivelle. La chanson devient ainsi l'une des expressions culturelles de la lassitude et de la contestation des combattants. Sa diffusion est donc surveillée et censurée par les autorités militaires, qui cherchent à empêcher la propagation de textes susceptibles d'affaiblir davantage la discipline et le moral des troupes.
Pétain : restaurer une armée épuisée
Lorsque Philippe Pétain prend le commandement des armées françaises, sa première tâche n'est pas de préparer une nouvelle offensive. Il faut reconstruire la confiance. Après les pertes du printemps, il choisit donc une stratégie plus prudente, destinée à restaurer progressivement la capacité combattante de l'armée.
Il faut attendre : attendre que les hommes récupèrent, que les unités retrouvent leur cohésion, que l'artillerie soit mieux coordonnée avec l'infanterie et que les conditions matérielles soient améliorées. Il faut également attendre que l'armée américaine commence à devenir une réalité militaire.
Cette politique n'est pas une renonciation à la guerre. Elle est au contraire une manière de préparer l'armée française à la prochaine phase du conflit. Les grandes offensives ne disparaissent pas complètement, mais leur conception évolue. L'objectif devient plus limité, les moyens mieux concentrés et l'artillerie davantage intégrée à la progression de l'infanterie.
Le commandement français cherche désormais moins la bataille spectaculaire que le succès contrôlé. Cette évolution traduit un apprentissage douloureux de la guerre industrielle : lorsqu'une percée générale ne peut être obtenue, il devient nécessaire de définir des objectifs précis, de concentrer les moyens et de limiter l'exposition des hommes.
Cette évolution sera visible quelques mois plus tard à la Malmaison.
L’été 1917 : Craonne reste un champ de bataille
L'échec du 16 avril ne signifie pas que le Chemin des Dames cesse d'être disputé. Pendant tout le printemps et l'été, les Français et les Allemands continuent de s'affronter pour les positions du plateau. Craonne, Laffaux, Hurtebise et les autres hauteurs deviennent les points d'une guerre de possession particulièrement violente.
Les soldats vivent dans un paysage qui ne ressemble plus à celui qu'ils avaient connu avant la guerre. Les bois sont déchiquetés, les routes disparaissent et les villages sont réduits à des amas de pierres. Les carrières souterraines deviennent des refuges, des postes de secours, des dépôts ou des lieux de repos.
La terre elle-même est devenue une arme. Chaque hauteur peut être observée par l'ennemi. Chaque ravin peut être bombardé. Chaque mouvement de troupe risque d'être repéré par l'aviation. Le relief, autrefois familier aux habitants, devient ainsi une composante du dispositif militaire.
Le ministère des Armées conserve aujourd'hui encore de nombreux dossiers permettant de suivre ces opérations au niveau des unités, des corps d'armée et des secteurs du front. Les archives du SHD témoignent notamment de l'intensité des opérations menées autour du Chemin des Dames au printemps et à l'automne 1917.
Craonne n'est donc pas seulement le décor de l'offensive du 16 avril. Le village et le plateau demeurent au centre de la bataille pendant plusieurs mois. Et, à l'automne, l'armée française revient à l'offensive. Mais cette fois, elle ne cherche plus à refaire avril.
La Malmaison : reprendre l’initiative autrement
À l'automne 1917, le commandement français estime que l'armée est suffisamment réorganisée pour reprendre l'initiative. L'objectif est désormais beaucoup plus limité : il ne s'agit plus de promettre une rupture générale du front allemand, mais de conquérir une position stratégique précise.
La bataille de la Malmaison commence le 23 octobre. Cette fois, l'artillerie joue un rôle essentiel dans la préparation de l'attaque. Les objectifs sont clairement définis et les unités doivent progresser dans le cadre d'une opération maîtrisée. La méthode retenue cherche à tirer les conséquences de l'expérience du printemps.
Le résultat est rapide. Les Français s'emparent du fort de la Malmaison et progressent sur le plateau. Les Allemands finissent par abandonner une partie du Chemin des Dames et se replient au nord de l'Ailette.
La victoire est importante. Elle ne répare évidemment pas les pertes d'avril et ne fait pas disparaître le souvenir des mutineries. Mais elle démontre une chose essentielle : l'armée française peut encore attaquer efficacement lorsqu'elle dispose d'une préparation adaptée, d'objectifs limités et de moyens coordonnés.
Le contraste avec le printemps est saisissant. En avril, on promettait une victoire décisive. En octobre, on recherche un succès réel, mesurable et limité. C'est l'une des grandes leçons militaires de 1917.
Passchendaele, Caporetto et Cambrai : une guerre devenue mondiale
Pendant que la France traverse sa crise, les autres fronts connaissent eux aussi des bouleversements. Dans les Flandres, l'armée britannique lance l'offensive de Passchendaele à partir du 31 juillet. Le terrain détrempé, les bombardements et les pluies transforment le champ de bataille en un immense bourbier. Les gains territoriaux restent limités au regard des pertes et de l'effort engagé.
À l'automne, c'est l'Italie qui connaît une catastrophe. Le 24 octobre, les forces austro-allemandes attaquent à Caporetto. L'armée italienne est profondément désorganisée et doit se replier jusqu'au Piave. La France et le Royaume-Uni envoient des troupes pour contribuer à stabiliser le front italien.
Puis, le 20 novembre, les Britanniques lancent l'offensive de Cambrai. Cette bataille présente une nouveauté importante : les chars sont employés en masse pour tenter de franchir les défenses allemandes. Le résultat reste ambigu. Les Britanniques obtiennent une percée initiale, mais les Allemands contre-attaquent et reprennent une partie du terrain perdu.
Cambrai montre néanmoins que la guerre est en train de changer. Les chars ne sont plus seulement une expérience technique. Ils deviennent progressivement un élément d'une nouvelle manière de combattre. L'année 1917 révèle ainsi simultanément la puissance persistante des anciennes formes de guerre et l'apparition de moyens destinés à les dépasser.
Les armes changent, les hommes aussi
En 1917, la guerre industrielle atteint une nouvelle maturité. L'artillerie demeure l'arme dominante du champ de bataille, mais elle ne peut plus agir seule. Les avions observent les positions ennemies et renseignent les artilleurs. Les chars cherchent à franchir les obstacles qui immobilisent l'infanterie. Les transmissions permettent aux états-majors de transmettre des ordres et de suivre l'évolution des combats.
La photographie aérienne transforme également la connaissance du terrain. Elle permet de compléter les observations faites au sol et de disposer d'une représentation renouvelée des positions ennemies. La bataille devient ainsi progressivement un problème de circulation de l'information autant qu'un affrontement de forces.
Peu à peu, la bataille devient un problème de coordination. Il ne suffit plus d'avoir beaucoup de soldats et beaucoup de canons. Il faut savoir faire travailler ensemble l'artillerie, l'infanterie, l'aviation, les transmissions, les transports et le ravitaillement.
Les archives militaires de 1917 montrent précisément cette complexification croissante des opérations et des moyens engagés. Le SHD conserve notamment cartes, plans, ordres, comptes rendus et dossiers opérationnels relatifs au Chemin des Dames et aux autres secteurs du front.
La guerre de 1918 sera en partie le résultat de ces apprentissages. Mais cette modernisation a un prix. Plus les armées deviennent puissantes, plus elles sont capables de détruire. La puissance technique ne supprime donc pas la violence du combat : elle en accroît l'échelle et rend plus complexe la relation entre l'innovation, la tactique et l'expérience humaine.
Une société française à bout de forces
La crise de 1917 ne se limite pas aux tranchées. À l'arrière aussi, la guerre commence à peser lourdement. Les hommes sont absents depuis plusieurs années. Les familles vivent avec l'angoisse des lettres qui tardent et des notifications de décès. Les femmes occupent des emplois qui étaient auparavant largement masculins. Les usines tournent pour la guerre et les campagnes doivent continuer à produire malgré le manque de bras.
Dans les villes, les difficultés d'approvisionnement deviennent plus visibles. Le coût de la vie augmente. Les salaires ne suivent pas toujours. Au printemps et à l'été 1917, des mouvements de grève apparaissent notamment autour des questions salariales et du coût de la vie.
L'Union sacrée
L'Union sacrée désigne le rapprochement des principales forces politiques françaises au début de la guerre afin de soutenir la défense nationale malgré leurs désaccords politiques habituels. En 1917, cette unité est fragilisée par la durée du conflit, les pertes, les difficultés économiques et les divisions croissantes sur la manière de poursuivre la guerre.
La fatigue militaire rejoint donc progressivement la fatigue sociale. Les manifestations féminines, les revendications ouvrières et les inquiétudes exprimées dans les lettres montrent qu'une société entière commence à mesurer le prix de la guerre.
La propagande continue pourtant d'affirmer que la victoire reste possible. Mais le doute s'installe. Le ministère des Armées souligne lui-même, dans son étude consacrée à 1917, le lien entre la crise militaire, les mouvements sociaux et l'affaiblissement progressif de l'Union sacrée.
La guerre ne menace donc plus seulement les corps. Elle commence à atteindre les certitudes. Après trois années de conflit, la mobilisation totale de la société produit une fatigue qui ne peut plus être séparée de la crise du moral des combattants.
1917, entre effondrement et reconstruction
Il serait pourtant faux de raconter 1917 comme une année où la France aurait simplement perdu pied. L'armée française connaît une crise profonde, mais elle reste capable de combattre. La France subit l'échec du Chemin des Dames, mais elle remporte la bataille de la Malmaison.
La Russie s'effondre, mais les États-Unis entrent dans le conflit. Les Britanniques s'épuisent dans les Flandres, mais développent parallèlement de nouvelles méthodes de combat. L'Allemagne semble renforcer sa position grâce au retrait russe, mais elle doit désormais affronter une puissance américaine dont les ressources humaines et industrielles vont progressivement devenir considérables.
Tout 1917 est contenu dans cette contradiction. L'année ne donne pas de vainqueur. Elle prépare les conditions de la victoire future. Elle transforme les équilibres politiques et militaires sans encore produire le dénouement.
À la fin de décembre, les deux camps savent qu'une nouvelle épreuve approche. L'Allemagne peut désormais transférer ses forces de l'Est vers l'Ouest. Les Alliés doivent tenir jusqu'à l'arrivée massive des Américains. La guerre entre dans une course contre le temps.
Et cette course conduira directement à 1918.
Pourquoi 1917 est-elle l'année des ruptures ?
1917 est peut-être l'année la plus paradoxale de la Première Guerre mondiale. Elle est l'année de l'échec, mais aussi celle de la préparation de la victoire. Elle est l'année où la France connaît une crise militaire et morale profonde, mais également celle où son armée apprend à combattre autrement.
Elle est l'année où la Russie révolutionnaire commence à quitter la guerre, tandis que les États-Unis font leur entrée dans le conflit. Elle est enfin l'année où les soldats cessent progressivement de croire que la guerre peut être gagnée par une succession de grandes offensives meurtrières.
Le Chemin des Dames constitue le cœur de cette transformation. Et Craonne en devient le symbole. Le village détruit, le plateau ravagé, les soldats tombés dans les assauts d'avril et la chanson qui porte désormais son nom composent une même mémoire.
La Chanson de Craonne ne raconte pas toute l'histoire des mutineries, pas plus que les mutineries ne résument toute l'histoire du Chemin des Dames. Mais ensemble, elles donnent un visage à ce que les statistiques ne peuvent pas entièrement dire : à un moment de la guerre, une partie des combattants a cessé d'accepter l'idée que mourir suffisait à donner un sens à la bataille.
C'est cette rupture qui fait de 1917 une année particulière. La guerre continue. Mais elle ne sera plus jamais tout à fait la même.
Chronologie de 1917
| Date | Événement |
|---|---|
| 16 janvier | Le gouvernement allemand transmet le télégramme Zimmermann au Mexique. |
| 1er février | L'Allemagne reprend la guerre sous-marine à outrance. |
| 3 février | Les États-Unis rompent leurs relations diplomatiques avec l'Allemagne. |
| 1er mars | Le contenu du télégramme Zimmermann est rendu public aux États-Unis. |
| 12 mars | La révolution éclate à Petrograd selon le calendrier occidental. |
| 15 mars | Nicolas II abdique. |
| 17 mars | Le repli allemand vers la ligne Hindenburg se poursuit. |
| 2 avril | Wilson demande au Congrès américain de déclarer la guerre à l'Allemagne. |
| 6 avril | Les États-Unis déclarent la guerre à l'Allemagne. |
| 9 avril | Début de la bataille d'Arras. |
| 16 avril | Début de l'offensive française du Chemin des Dames. |
| 16-30 avril | L'offensive connaît un échec majeur et les pertes sont extrêmement lourdes. |
| Mai-juin | Les mutineries se développent dans plusieurs unités françaises. |
| 15 mai | Pétain remplace Nivelle à la tête des armées françaises. |
| 7-14 juin | Bataille de Messines. |
| 13 juin | Pershing arrive en France. |
| 31 juillet | Début de l'offensive britannique dans les Flandres. |
| 24 octobre | Début de l'offensive austro-allemande de Caporetto. |
| 23-25 octobre | Bataille de la Malmaison. |
| 6 novembre | Les Britanniques prennent Passchendaele. |
| 7 novembre | Les bolcheviks prennent le pouvoir à Petrograd. |
| 20 novembre | Début de la bataille de Cambrai. |
| 20 novembre | Georges Clemenceau devient président du Conseil et ministre de la Guerre. |
| 7 décembre | Les États-Unis déclarent la guerre à l'Autriche-Hongrie. |
| 15 décembre | Armistice russo-allemand. |
Sources et bibliographie
Pour cet article, les informations militaires doivent être replacées dans les archives et les publications des institutions qui conservent les sources de la Grande Guerre.
Sources institutionnelles
- Ministère des Armées — Chemins de mémoire, dossier consacré à « L'étrange année 1917 », utilisé pour l'enchaînement militaire, politique et social de l'année.
- Service historique de la Défense, journaux de marche, rapports, ordres, cartes, comptes rendus et dossiers opérationnels permettant de suivre les combats de 1917.
- Service historique de la Défense — archives des mutineries, rapports sur le moral, documents du contrôle postal, comptes rendus d'incidents et informations sur les manifestations pacifistes.
- Bibliothèque nationale de France — BnF, documents sonores, imprimés et iconographiques relatifs à la Chanson de Craonne et à la mémoire des mutineries de 1917.
- ECPAD, collections photographiques permettant notamment de documenter visuellement le Chemin des Dames, Craonne, les carrières, les tranchées et les opérations de 1917.
Pour approfondir le Chemin des Dames
Les ressources du ministère des Armées permettent également de replacer l'offensive dans la durée. Le Chemin des Dames n'est pas seulement le lieu de l'attaque du 16 avril : le secteur reste disputé pendant les mois suivants et connaît encore d'importants combats lors de la bataille de la Malmaison en octobre 1917.
Bibliographie
- Jean-Yves Le Naour, 1917, l'année trouble.
- Jean-Jacques Becker, La Première Guerre mondiale.
- Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre.
- André Loez, travaux consacrés aux combattants et aux mutineries.
- Guy Pédroncini, Les Mutineries de 1917.
- Ouvrages et publications du Service historique de la Défense consacrés à l'offensive du 16 avril et aux mutineries.
Vous avez terminé cette partie ?
Testez vos connaissances sur l'année 1917, les mutineries, l'entrée en guerre des Etats-Unis...
📝 Tester mes connaissances